Afar 2010 - 2012

Les Afars, peuple de nomades et de pasteurs, vivent dans le « triangle Afar » (ou Danakil), dans la Corne de l’Afrique, aujourd’hui à cheval sur les territoires de trois pays différents : l’Ethiopie, l’Erythrée et Djibouti. Eleveurs de chèvres, de moutons, de dromadaires et de bovidés, les Afars assuraient aussi autrefois le transport caravanier (en particulier le sel et… les esclaves !), pour le compte de marchands yéménites entre le plateau éthiopien et la mer Rouge. Islamisés de longue date (sunnites), ils restent imprégnés de croyances animistes traditionnelles et de réminiscences avec l’Egypte antique.

Peuple secret et retiré, les Afars ne se laissent pas forcément facilement approcher, et encore moins connaître. Et, singulier et atypique, le « projet Afar » de Frédéric de Woelmont (photographe lui aussi assez secret et retiré, à sa manière) est un travail photographique de longue haleine. Bien que sa dimension esthétique et formelle soit affirmée, il a aussi une visée documentaire et ethnologique – centrée sur l’ethnie Afar, son mode de vie ancestral, sa culture, son environnement  et ses traditions, menacés à l’heure de l’économie globalisée, des changements climatiques, des diktats du monde industriel, du consumérisme. C’est aussi, d’après le photographe, « une tentative de faire le portrait de la beauté et de la majesté des Afars ainsi que d’une région du monde où les communautés humaines continuent à vivre selon leurs anciennes cultures et traditions, région du monde où l’environnement et la nature sont encore préservés, ainsi que de conserver la mémoire d’un peuple ». Témoigner, montrer, faire comprendre. Et inciter à agir, si possible. Mais cette démarche revendique aussi une aspiration à sublimer une Afrique non stigmatisée par tous ces maux qui trop souvent la réduisent, la caricaturent (guerres, épidémies, famines, misère…), qui la privent de sa complexité et de sa beauté intrinsèque, quand ils ne tendent pas à l’enfermer dans quelques clichés exotiques et simplistes.

L’approche n’est, ici, pas naïve ou idéaliste pour autant, loin de là. De par sa formation universitaire (en sciences politiques et internationales, à Bruxelles puis à Londres) ; de par ses nombreux séjours sur le terrain également à des fins photographiques mais aussi humanitaires, Frédéric de Woelmont sait garder une approche prudente et nuancée, mais que « réchauffe » un évident besoin de rencontre, de communication et de partage, ainsi qu’un respect et un attachement profond aux sujets qu’il photographie. Depuis 2005, il travaille comme consultant pour le Haut Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés (UNHCR) dans la Corne de l’Afrique (Kenya, Somalie, Ethiopie) et en Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Sénégal). Ses séjours y sont si longs et si nombreux depuis 2000, que l’on peut considérer à présent qu’il vit autant en Afrique qu’en Belgique.

Entamé en novembre 2010, le projet Afar touche à présent à sa fin. Projet fait de lenteur (le photographe travaille d’ailleurs toujours en argentique, avec un Hasselblad et le film Portra de chez Kodak), de patience, d’imprégnation, puisque c’est plusieurs mois au total, en quatre voyages, que le photographe aura passés en totale immersion au sein de la communauté Afar, partageant leur vie dans les campements. Mené en toute discrétion, loin du tapage médiatique occidental et même du petit brouhaha du monde de la photographie, ce travail apparaît maintenant et il ravit, sorti de nulle part tel un ovni et à la fois longuement, mûrement peaufiné et réfléchi. On y sent en permanence l’empathie du photographe pour les personnes, les communautés humaines, cet intérêt pour leurs mode de vie, leurs cultures, leurs relations à l’environnement et à la nature qui les entoure. On y perçoit aussi un sens de la distance juste, de l’attention au détail ; un certain cran dans le face à face, au moment de soutenir le regard ; un cadre posé avec délicatesse, jamais oppressant ; on y sent enfin une sensibilité aiguë à la lumière et aux couleurs, à leur munificence jamais criarde, au contraire toujours retenue, contenue.

Voilà somme toute l’aboutissement d’un beau, d’un tout grand travail, qui est parti seul, d’homme à homme, à la rencontre d’un peuple et qui, à présent de retour, nous parle de lui magnifiquement et limpidement, à hauteur d’homme. La présence des Afars parmi nous, ainsi posée et célébrée, devient alors indiscutable, tout autant que mystérieuse et bouleversante.

Emmanuel D’Autreppe